Ça y est: le Marathon Oscars s’est achevé pour moi, à quelques heures de la cérémonie. J’avais donc conservé comme un petit précieux ce Doubt dont j’attendais tellement. Et c’est bien, parce que, effectivement, ça m’aura permis de finir cette saison par un des quelques meilleurs films de l’année. MAGISTRAL! (du latin magister: ça a son importance, j’y reviendrai)
J’ai été très, très surpris de l’étrange accueil réservé à ce film par les critiques. En France, énormément de choses négatives, c’est aberrant. Aux Etats-Unis, on a une impression générale de bonne réception, mais à y regarder de plus près, ça reste très mitigé. Et le plus bizarre dans tout ça, c’est que ce qui est critiqué, je le comprends tout à fait, et pourtant c’est précisément les points qui, moi, m’ont enthousiasmé. Allez savoir pourquoi, mais j’ai été TOTALEMENT transporté par Doubt, et j’ai du mal a parler négativement de ce film! Trop théâtreux, trop symbolique, trop philosophé et psychologisé? N’importe quoi!
Doubt repose sur deux choses sur lesquels les projecteurs sont braqués (et croyez-moi, c’est pas le cas pour tous les films!): les acteurs, et le texte.
Mais d’une force !! Il n’y a rien que de très longues scènes, sans grande action physique, basées sur des rencontres. Dans cette nudité de la trame, donc, le texte ressort d’une façon plus forte, et quel texte !! C’est tellement réjouissant de profiter d’un magnifique scénario qui pourtant ne comporte pas d’action à proprement parler! Et c’est là que se situe le malaise, là que ça devient trop littéraire pour ces critiques habitués à un texte mis en second plan. Mais il ne faut pas avoir peur du pouvoir des mots! Quelle beauté! Quelle intelligence! On teste, on observe, on s’instruit. Voilà l’essence du cinéma!
Doubt est dense. Tout concourt à porter une pierre à l’édifice composé de réflexions combinées sur le doute, le pouvoir (de la parole, de l’esprit), la conviction, la foi, le devoir. Mais jamais, ô grand jamais on ne tombe dans le cucul moraliste, comme semblent le penser certains!
La finesse du texte rend impossible toute bavure symbolique. Le symbolique dans Doubt est exactement comme je le conçoit: le texte et les acteurs étant au centre, il s’agit pour divers éléments de venir soutenir un grand mouvement, de seconder le développement d’un sens engagé par un texte brut. Et c’est là que se construit une réelle esthétique, même au sein d’un film qui semble se détourner de toute esthétisation. Une esthétique en second plan. Des scènes extrêmement fortes découlent de cela, comme cette utilisation de la sonnerie de téléphone, insupportable, irritante, mais tellement pleine de sens dans l’attention qu’on lui porte! Je suis resté bouche-bée devant ça. Et le jeu sur les persiennes !! Mais c’est génial ! C’est une matérialisation explicite d’un duel entre deux personnages, duel qui court tout au long du film. Deux personnalités qui s’affrontent (et qui incarnent chacune une conception),
en restant dans une forme de force verbale du non-dit (c’est un peu compliqué, mais c’est ça), en montant en crescendo pour finalement se libérer totalement (c.f. les duels verbaux qui s’en suivent).
Je ne peux pas m’empêcher plus longuement d’évoquer ce qui, évidemment, constitue l’attrait principal (et la base des éloges critiques) de Doubt: son ensemble d’acteurs. Tout au long de cette saison 2008/2009, le cast de Doubt aura toujours été glorifié; preuve en est la reconnaissance suprême de ses 4 acteurs « principaux »: tous les 4 sont nommés à l’Oscar! C’est rare, très rare. Viola Davis n’apparaît que 12 minutes dans le film, et pourtant ça aura suffit pour taper dans l’oeil des critiques: véritable découverte, elle a mis la barre extrêmement haut pour un second rôle, et c’est peut dire qu’elle se présente comme la première rivale de Penélope Cruz pour l’Oscar…
Pourtant, Amy Adams ne démérite pas. Brillante cette femme, brillante! Elle prouve qu’elle ne sait pas que faire des grosses nunuches idiotes comme dans Enchanted, la voici dans une autre forme de naïveté, bien plus complexe. Un travail époustouflant qu’elle a fait sur son personnage qui est, pour le coup, vraiment personnifié, grâce à l’accentuation de deux ou trois traits de caractères qui prennent le dessus. Philip Seymour Hoffman, je l’admire toujours autant: c’est un grand monsieur; même s’il est moins connu par le grand public, il enchaîne les grands rôles extrêmement réussis. Il m’a d’ailleurs fait ressentir la même chose que
dans Capote (pour lequel il avait reçu l’Oscar du Meilleur Acteur en 2006), cette espèce d’admiration malsaine, d’intérêt troublant qu’on porte à l’égard d’un personnage dont on n’est pas sûr d’avoir saisi tous les aspects. Une grande leçon de cinéma.
Et en parlant de leçon de cinéma (d’où le « magister » – « maître » en français)… J’y viens enfin. Sincèrement, j’étais certain de ne pas pouvoir départager Kate Winslet, Anne Hathaway et Meryl Streep, tant elles ont montrés quelque chose de fort cette année; je me voyais déjà faire ma poule mouillée et vous dire que peut importe qui gagne, je serai heureux. Mais jamais je n’aurais imaginé que Meryl Streep soit si indiscutablement la meilleure actrice cette année. INCROYABLE !! Il y a une telle distance entre elle et toutes les autres actrices! Et je ne dis pas ça parce que c’est mon actrice préférée! C’est flagrant! Une telle assurance, un jeu, une technique si maîtrisée, elle porte l’essence de ce métier au firmament! Tellement vraie, dure, vieille (!)… Objectivement, on ne peut faire mieux. Voyez par vous-mêmes! Pourtant, je crois que pour ce soir c’est cuit: même si elle a dans la poche bien des atouts pour l’emporter (SAG, BFCA), Meryl Streep va certainement passer à côté de son 3e Oscar
et laisser sa dauphine Kate Winslet l’emporter justement. Justement, oui, parce que le choix Kate Winslet est le choix du mérite: je ne crois franchement pas que sa performance dans The Reader soit la meilleure de l’année (si elle avait été nominée pour Revolutionary Road, ça aurait pu être plus probable), mais en la récompensant l’Académie fait un choix très juste de la reconnaissance d’une carrière déjà bien fournie pour son jeune âge, carrière remplie de multiples occasions manquées de remporter un Oscar. C’est pour cette raison que je ne vais pas du tout être mécontent de voir Kate l’emporter, elle le mérite amplement, et c’est clairement son année! Mais Meryl Streep reste quand même la meilleure actrice de
l’année… et du monde.
Voilà, que dire sinon que Doubt m’a vraiment pris aux tripes. Et tous les éléments que je viens de citer construisent une oeuvre très proche d’une pièce de théâtre, vraiment. Ça a beau être, en ce sens, un coup de maître, c’est ce que beaucoup reprochent au film! Genre! Que dire alors de Dogville? Nan, franchement, j’ai trouvé excellente cette relation étroite du film avec le monde du théâtre, et c’est évident, on a affaire à du théâtre filmé. Pourquoi? Tout simplement parce que John Patrick Shanley, l’homme derrière ce projet (réalisateur et scénariste), n’est autre que l’homme qui a, à la base, écrit Doubt sous forme de… pièce de théâtre. Le gars a donc fait l’adaptation cinématographique de sa propre pièce de théâtre à succès (Prix Pulitzer 2005, rien que ça). Sur la réalisation, j’ai pas énormément de choses à dire, j’ai bien aimé, mais c’est vrai que Shanley n’a pas non plus tenté tellement de choses, il reste beaucoup dans son rôle de metteur en scène de théâtre, c’est tout. John Patrick Shanley le metteur en scène n’aurait peut-être pas dû engager John Patrick Shanley le réalisateur.
Et puis, petit détail, l’utilisation d’un plan étrange, de biais, à 5 reprises dans le film (oui, j’ai compté): c’est bizarre, je n’avais jamais vu ce type de plan auparavant, mais ça place le personnage dans une drôle de position… dans un autre contexte, je pense que ça aurait vraiment marché, mais là, bof. Mais c’est un détail. Il faut plutôt glorifier l’immense travail de Shanley sur le scénario! Vraiment!
Allez le voir, je ne peux rien vous dire de mieux. Ça vous plonge dans un drôle d’état d’esprit après, preuve de l’efficacité d’un bon film. Meryl Streep dans l’un de ses meilleurs rôles (le meilleur?), ça devrait vous convaincre, nan? He he. Doubt, dans mon trio de tête de la saison 2008/2009.
P.S. : ooooooh, et comme le dit très justement un journaliste de l’Independent (même s’il racontait ça pour descendre le film), on imaginerait bien Meryl Streep, dans son rôle de Sister Aloysius Beauvier, gueuler: « That Oscar – on my desk, NOW! »